Memoires d'Alphonse Leroux
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A ce temps-là, mon père fumait la pipe. Il en
allumait une vers 10 heures, en quittant le bureau pour faire de
nouveau un petit tour dans l'usine. Cette habitude de la pipe cessa
vers 1888 ou 1889, à la suite de névralgies tenaces et douloureuses.
Le Docteur avait fait défense de fumer.
On se mettait à table toujours à l'heure très exacte. Si le service
n'était pas prêt, mon père manifestait son mécontentement, aussi
ma mère s'évertuait-elle à ne pas se trouver en défaut. Le souper
était à 7 heures 1/2 et la plupart du temps tout le monde était
monté pour 9 heures.
Les journaux de la région étaient distribués au courrier du matin.
Mon père jetait un coup d'oeil hâtif sur les nouvelles de la région.
Ceux de Paris arrivaient à midi et demi. Après le diner, mon père
faisait une courte sieste d'une demi-heure environ dans le bureau
sur une chaise, puis il lisait le journal de Paris. C'était d'abord
"Le Soleil" puis plus tard "L'Echo de Paris".
Les sorties étaient assez rares : à Lille de temps à autre, puis
plus tard après le décès de mon grand-père, des voyages à Paris
pour voir ma grand-mère toutes les 5 à 6 semaines. Mon père était
peu démonstratif mais il avait beaucoup d'affection pour nous tous
et quoique toujours assez bref, comme mon grand-père il s'émotionnait
facilement. C'est ainsi que pendant sa dernière maladie, il s'évertuait
à ne pas nous inquiéter.
Il avait d'abord été saigné par le Docteur Dennetière, il se plaignait
de troubles divers, puis sa vue avait baissé considérablement. Il
avait été à ce sujet consulter le Docteur Dujardin qui était un
oculiste renommé. Celui-ci en examinant son client avait remarqué
des cristaux dans les yeux, il en avait conclu que mon père avait
de l'artério-sclérose et avait envoyé une lettre au Docteur Dennetière
à ce sujet.
Du jour au lendemain le régime fut changé, l'alimentation était
à peu près réduite au lait.
Puis les troubles augmentèrent, des congestions sur tous les organes,
le cerveau, les poumons, les reins dont on fut maître pendant quelques
temps avec des injections quand une crise se présentait. De congestion
en congestion, celles-ci devinrent plus difficiles à maîtriser et
c'est ainsi que vient la fin.
Ma mère était bien le type de la mère de famille, de la ménagère.
C'était aussi une excellente cuisinière. Elle n'était assistée que
par une femme de journée, une couturière un jour par semaine, de
même qu'une laveuse et une repasseuse.
Elle n'attachait que peu d'importance à la toilette, tout en se
fournissant dans une très bonne maison de Lille. Elle n'avait d'ailleurs
que peu d'occasion de sortir, jusqu'au moment où j'eus une vingtaine
d'années, sans doute désirait-elle se créer plus de relations en
vue de faciliter le mariage de ma soeur.